Elle déménage !

Anne Laure Boyer, Déménagements

Quatre ans après le début de son travail d’accompagnement artitisque des habitants de Libération, à Floirac, Anne Laure Boyer publie Déménagements, un livre précieux, mémoire de son oeuvre.

« La forme d’une ville / Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel. » Ces vers de Baudelaire figurent certainement en tête du palmarès des citations les plus prisées des textes sur la rénovation urbaine. Pourtant, il m’est difficile de trouver plus pertinent pour présenter ici le travail d’Anne Laure Boyer.

En 2008, la ville de Floirac a sollicité cette jeune plasticienne dans le cadre des opérations de rénovation urbaine, en particulier sur le quartier Libération dont les barres dites « Chalandon » étaient promises à la démolition. Anne Laure opérait dans le cadre de l’accompagnement des habitants dans ce long processus de transformations des quartiers et des habitants. Des premières informations sur les projets à l’annonce des relogements, puis des déménagements à la démolition, la photographe a été l’oreille, l’oeil, la voix des habitants de « Libé ». Inquiets, désemparés, heureux aussi, ils laissaient parfois au pied des coteaux plusieurs décennies de leur vie, de beaux souvenirs, quelques douleurs et s’en allaient, loin ou tout près, recommencer une vie de quartier dans un nouvel immeuble, un autre appartement. Ces bouleversements, elle les a auscultés attentivement, animant des ateliers scolaires pour les plus jeunes, rencontrant les anciens chez eux, croisant les adultes dans les couloirs ou au pied des immeubles. Rencontrer, parler, entendre et voir, la violence de ce déracinement et les espoirs d’une nouvelle vie qu’il porte aussi.

Alors, pour garder une trace, l’artiste a photographié les appartements. Le salon, la chambre, la cuisine ont été fixés, imprimés et offerts aux locataires qui le désiraient. Ils sont partis vers une nouvelle vie avec une trace de l’ancienne, souvent très vite encadrée et accrochée au mur du nouvel appartement, comme un lien.

En échange, parfois, ils ont laissé un meuble. Qui un canapé, qui une desserte, qui un buffet vitré, un de ces guéridons inutiles qu’on accumule pour y caser des bibelots, une tapisserie murale, un poster, une lampe. Ces objets, des cadeaux, ont été conservés par Anne Laure et un temps exposés à la Boutique-souvenirs, une éphémère échoppe prêtée par le bailleur (et co-commanditaire) aquitanis dans le centre commercial de la Gravette, tout proche.

Libération, à Floirac - photo : Anne Laure Boyer

Enfin, ces meubles sont partis dans les bois.

Le temps d’un weekend, et d’une biennale panOramas, près de 500 personnes sont venues visiter « L’appartement dans les bois », imaginé et recréé par l’artiste au bas du domaine de la Burthe, pour y danser, y entendre de la musique, boire un thé grignoter un gâteau dans ce curieux dialogue entre nature et souvenirs d’habitants qui en aura enchanté plus d’un.

Et ce fut tout. Aujourd’hui, les tours de Libé sont démolies. D’avant, demeurent les souvenirs de ceux qui les ont connues ou habitées ; les photos d’Anne Laure, les textes de la jeune anthropologue qui l’accompagnait, des films, des enregistrements, conservés par l’auteure pour de futures expositions, sans doutes ; le souvenir de l’appartement dans les bois de la Burthe et puis c’est tout .

L'appartement dans les bois - photo : Anne Laure Boyer

En fait, non, pas vraiment.

Parce que Filigranes éditions a eu la bonne idée d’éditer un coffret contenant diverses traces du projet : une carte, un poster de panOramas 2012, des reproductions des images d’intérieurs – avant et après le déménagement – et un joli livre regroupant plusieurs textes d’Amélie Daems, des photos d’Anne Laure et quelques clichés souvenirs du travail en train de se faire. Voilà qui boucle la boucle. Anne Laure, entre temps partie pour deux ans en résidence à la prestigieuse Casa de Velazquez de Madrid, dont elle continue à parcourir les chantiers, les ruines, le friches, à la recherche de traces ou de rêves. Elle est pourtant revenue parmi nous la semaine dernière, le temps d’un weekend où elle a présenté son livre à la M270 de Floirac, juste à côté de l’emplacement des tours de Libé ; puis à Bassens, à la Médiathèque. La conteuse Cécile Delhommeau a joliment lu des extraits du livre, a un peu joué avec nous – histoire de nous déménager symboliquement – et puis Anne Laure nous a photographiés. Et nous sommes repartis, heureux, et pleins de questions, comme d’habitude.

Anne Laure Boyer à la médiathèque François Mitterrand de Bassens

Déménagements, d’Anne Laure Boyer, accompagné de textes d’Amélie Daems, est disponible par correspondance ou à la vente en ligne auprès des éditions Filigranes. Il sera distribué en librairies à l’automne et coûte 17 euros.

Pour en savoir plus sur le travail d’Anne Laure Boyer, vous pouvez consulter son site et/ou suivre ses travaux madrilènes sur Dos años en Madrid, le blog qu’elle leur consacre…

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